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3●Docteur poil et sa massue.

Feb 03, 2019

J'ai rendez-vous avec un médecin du cheveu. Qu'est-ce qu'on peut avoir aux cheveux qui nécessite un médecin ? Je ne vais pas tarder à le savoir, pour la modique somme de 150€ l'assassinat. Même le Dark Web ne propose pas d'équivalent.




Là, on va pas rigoler. Mettez une musique dramatique en fond ou un bruit de pluie battante contre le vélux.

Prêts ?


Saloperie de 26 décembre 2017.


Le jour ou je suis morte à l'intérieur (Cette affirmation fait très teenager, mais l'objet de ce post veut que je m'octroie tous les droits, même les moins littéraires.)

Je vais voir un dermatologue spécialiste des cheveux. Déjà, qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce qu'on peut avoir aux cheveux qui nécessite un médecin ? Je ne vais pas tarder à le savoir, pour la modique somme de 150€ l'assassinat. Même le Dark Web ne propose pas d'équivalent.

Il me dit qu'il n'aurait pas deviné de lui même que je venais pour un problème capillaire, ce qui est quand même dommage pour un mec qui a fait dix ans d'études et qui voit des chauves à longueur de journée. Par ailleurs, je ne le payais pas 150€ pour savoir si mes cheveux étaient à son goût mais bien pour savoir POURQUOI ils me laissaient tomber.


Ne le jugeons pas trop rapidement.


Le rendez-vous se passa de manière humiliante. Le mot est un peu fort, mais disons que j'aurais trouvé un frotti annuel plus réjouissant.

Il m'a photographié de face, du dessus. S'est approché et s'est mis à me peigner. J'ai alors pris conscience de la répulsion que cela provoquait chez moi : je suis profondément complexée par ce qui était autrefois mon atout. Tandis qu'il me traçait une raie au milieu, j'eu envie de me mettre à pleurer.

J'avais mal. Mal qu'il soit si près, qu'il regarde en détail la source de tant de douleur. J'avais honte et envie de devenir transparente, pour toujours et pour tout le monde (j'ai prévenu, ce post contient tous les champs lexicaux des skyblogs d'adolescentes dépressives de 2003).

Alors qu'il me faisait appuyer fermement mon scalp de parte t d'autres de la raie au milieu afin de détailler la largeur de cette dernière -photos à l'appui -, je repère une fenêtre de l'autre côté de la pièce et je ne parviens pas à me souvenir de l'étage. Si je cours et saute, j'ai statistiquement et vu la hauteur des immeubles parisiens :

-2 chances sur 5 de finir lourdement handicapée

- 2 chances sur cinq d'avoir une blessure ridicule

et une seule chance sur 5 d'avoir une mort un peu digne, un peu sale, très Parisienne, et de ne pas payer ma consultation à 150 euros.


L'étape suivante fut une mesure prise grâce à une paire de lunettes portant l'emprunte du sébum de tous les chauves de la ville qu'il me posa sur le nez et de laquelle dépasse un mètre ruban afin de saisir une mèche précise au sommet du crâne. Une machine dont je ne connaîtrais jamais le nom serre une quantité précise de cheveux (1cm2) afin d'en évaluer la densité.

"95." dit-il, très sérieux.

Est-ce qu'il y a moyen d'avoir une traduction à un moment ?

Il me dit que la densité moyenne est de 115. Je pense à la moyenne du QI pour m'en rappeler et constate que je suis en dessous. Au vue de mes congénères et de mes souvenirs : je sais que j'étais au-dessus autrefois. Il juge à vue de nez "Dans les 130". C'est ridicule. 130, c'est si peu...!

Sans vouloir exégerer du vocabulaire gynécoligique, celles qui ont déjà supporté une échographie le savent : c'est pénible. Pas douloureux, mais gênant. Soudain, ce qu'on a de plus intime est dépossédé de son intimité. Ce que même nos amis les plus proches n'ont jamais vu de nous n'est qu'un objet sans aucune considération émotionnelle. à la fois : tant mieux, ça évite les situations vraiment louches. et à la fois... Quel malheur !

Ce que j'ai ressenti lors de la photographie au microscope était pire encore. Dr Bourreau applique une eau sur notre crâne (et j'ai déjà dit combien je détestais ça !) afin de procéder à des photographies avec une machine qui m'évoque celles utilisées pour les échographies (vous apprécierez la richesse de mon vocabulaire médical.) et là, tu vois bien que ça ne l'émeut plus : il tourne l'écran vers toi et soudain, tu vois en 30x30 tes racines de cheveux en énorme plan. Des racines de cheveux en énorme plan, ça ressemble à un dessin de poils.

J'ai déjà l'air choquée par ce que je vois mais je ne sais pas encore pourquoi.

Il compare le cliché du dessus de mon crâne avec celui de l'arrière et déclare que le premier n'est pas normal.

Je n'ai jamais su si c'était de l'arrogance ou de l'indifférence profonde pour les autres, mais les médecin on souvent tendance à vous montrer qu'ils attendent de vous que vous sachiez où ils veulent en venir (et dans ce cas ou celui d'écho/radios : que l'image nous parle autant qu'à eux.) Or, la raison précise pour laquelle on les consulte est précisément notre ignorance sur un point précis qui nous concerne. Le relever en attendant de son patient une réaction me rappelle ces horribles instituteurs qui poursuivaient les questions auprès d'un élève après avoir pourtant constaté qu'il n'avait pas appris sa leçon dans le but de l'humilier. Cette attitude à beau être méprisable : elle fonctionne : en plus de me sentir laide, je me suis sentie idiote. (Je suis définitivement une ado dans ce post.)

Je ne précise pas que pour moi, ces deux photos étaient exactement les mêmes. Je me souviens même, et je l'avoue honteusement ici, qu'au microscope, de petits vaisseaux rougeâtres étaient visibles par endroit sur mon cuir chevelu, et j'ai pensé que c'était ça, mon problème... Que nenni !

Là, le type, sans même lever la tête vers moi m'annonce :

"C'est une calvitie.".

Boum. Sans vaseline.

Daccord. N'ayons pas peur des mots.

Il ajoute : "ça veut juste dire que vous perdez vos cheveux ! comme les hommes !"

Oh, bah ça va alors. Ducon.

Avez-vous vu Alice au pays des merveilles de Disney ? Après avoir vécu la chute lente et sans fin à l'intérieur de ma propre tête, je lui ai fait une rivière de larmes telle que j'ai croisé Laure Manaudou faisant des longueurs dans la salle d'attente.

il a froncé les sourcils comme s'il ne comprenait pas pourquoi je me mettais dans un état pareil. Peut-être ne voyait-il que des hommes, de fait, mieux préparés à cette annonce ?

Que nenni !

Là, il m'explique que deux femmes sur dix sont concernées. Alors avant de passer à la suite, je tiens à m'arrêter sur ces deux femmes sur dix. ça veut donc dire une sur cinq. Donc, dans votre groupe de copines, de collègues, vos cousines, vos soeurs, vos commerçants, il y en a plusieurs. C'était trop pour moi Je lui ai gueulé dessus "Mais elles sont les autres" et je ne jurerai pas que je n'ai pas bavé ou eu une giclée sortie du nez de rage en même temps, quoi qu'il en soit, j'ai voulu oublier, je me suis noyée dans mes larmes et Laure Manaudou ne m'a pas sauvée.

Après être passé très promptement sur le fait que je ne pourrais plus jamais prendre de contraception hormonale (qui franchement était un détail dans cette journée), il me raconte qu'il existe un médicament miracle qui me permettra de garder mes cheveux toute ma vie.


Ah bon ?


Bien que perdue dans un univers lointain très noir et très humide, je crois me souvenir que j'ai croisé pas mal de chauves dans ma vie qui auraient été au courant. Vue ce que m'inspirait Dr escroc, je sens l'entourloupe à bien des kilomètres.

Il me raconte avec une légèreté qui m'outre davantage, qu'il suffit d'une seringue à insuline et de sa potion magique et de l'appliquer chaque soir sur le dessus du crâne, et paf ! Plus rien ne tombera.

J'avais changé de Disney. J'étais la petite sirène hésitant à vendre sa voix contre des jambes, mais sans avoir lu les petites lignes du contrat et sans papa triton qui veille au grain dans un coin au cas où je fasse la connerie.

Je tente un :

-ça doit coûter une fortune votre truc.

-Non, certaines pharmacies le font à 12 euros le flacon ! (encore une galère) Par contre, certaine se plaignent d'avoir du duvet qui pousse sur le visage avec ce traitement.


On arrête tout. J'ai demandé à récupérer ma chevelure, pas à me transformer en loup-garou. Du duvet sur le visage. Et puis quoi ENCORE ? Le mec est fou. Le Mec pense que pour "retrouver ma féminité" (qui d'ailleurs tient plus à mes seins qu'à mes cheveux, mais bon), je suis prête à devenir poilue de la gueule ? Je me prive de méditer sur le "certaines pharmacie" et ce que ça sous entend : une mission au bout de la ville pour faire du stock ou payer le prix fort.


Je lui dis :

"Monsieur, j'ai 26 ans, je ne crois pas être en mesure de faire quoi que ce soit tous les soirs. Je ne sais pas ce que me réserve la vie et ses imprévus, je ne sais pas toujours si je dors chez moi, et vraiment, je ne veux pas de duvet sur le visage, à n'importe quel prix."

L'homme de médecine sembla choqué que je lui tienne tête, et, à priori, n'en avait pas l'habitude.

Il insista avec une arrogance qui nous fâcha définitivement tout en me tendant un Nième papier d'examen, qui décidément irrite les narines.

"Vous vous brossez les dents tous les jours pour prendre soin de vos dents ? Non ? Bah là c'est pareil. Vous n'aurez qu'à ajouter ça à votre routine, ça prend une minute." Je n'avais pas le choix.

Et là, je n'ai rien vu venir, le médecin s'est transformé en Ursula de la petite Sirène et m'a dit :

"En revanche, ne soyez pas surprise de vivre des mois de chute de cheveux intenses au début du traitement. Vous allez paniquer et m'appeler : je ne vous dirai que d'être patiente. Mais attention : le corps n'aime pas qu'on le prive de Minoxidil une fois qu'il y a goûté ! une fois débuté, il ne faut pas manquer une seule prise. Tout manquement vous rendrait chauve en quelques jours."

Chauve, mais avec une moumoute sur les joues, donc. J'imagine ma tête à trente ans et je pleure de plus belle. Le panel de la population que j'ai en face de moi semble exiger que je fasse quelque chose. Etre une femme dégarnie est interdit par les codes sociaux : je peux encore être sauvée. C'est pour cela qu'il a précisé que ça ne se voyait pas "encore" en début de consultation. Constat personnel qui m'a choqué.

*

Comment ?

Comment à 26 ans puis-je m'engager sur une prise de médicament sur ordonnance sans aucun raté ?

Moi qui me maudit à chaque fois que j'oublie la moitié de mes affaires sur un lavabo de chambre d'hôtel, moi qui ait un métier instable, qui découche, moi qui rentre encore saoule et m'effondre sur mon lit avec mon manteau en pleine nuit alors que je sortais seulement boire un verre, comment, comment pourrais-je ?

La seule chose dont j'ai été soulagée ce jour-là fut de mes 150€. J'ai quitté son cabinet avec mon envie de crever et mes derniers cheveux sur la tête.

à cet instant est née en moi une colère qui m'envahit chaque jour un peu plus et ne me quittera jamais.


About Rechute Joined at Jan 20, 2019

Ce monde n'est pas fait pour les chauves. Ni pour les femmes. Alors soyez une femme chauve, et votre vie ne sera plus qu'une succession d'anecdotes...!